A propos d'Ingrid von Wantoch Rekowski

Presse

Le chahut de la belle Ingrid

C’est une laborantine lyrique, une expérimentatrice des corps et des genres, qui tente de curieux mélanges de voix, de timbres, de corps, de gestes : à sa manière, elle cherche l’art total comme d’autres la pierre philosophale.

Jacques Doucelin (Journaliste, Le Figaro, 1999)

Ingrid von Wantoch-Rekowski / La voie royale de l’émotion

L’art d’Ingrid von Wantoch Rekowski est un art de l’interstitiel, du tangent, du décalé, à la fois immatériel, comme la musique dont toujours il procède, et totalement inscrit dans le corps.
Mystique et comique, hérissé de références sophistiquées et accessible, complexe et direct, baroque et épuré. Est-ce du théâtre ? De l’oratorio ? De la peinture ? Un peu de tout cela, oui, mais ce n’est pas tout. Des tableaux vivants ? Il y en eut aussi, en effet. Mais aucune des formes classées – classiques – ne peut rendre compte de la substance de son art, pourtant immédiatement reconnaissable. Pour ne citer que quelques-uns des titres d’Ingrid von Wantoch Rekowski, A-Ronne II de Luciano Berio, sur le mode élisabéthain, In H-moll « librement inspiré » de Bach, Cena Furiosa, fidèle interprétation (musicale) du Combattimento di Tancredi de Monteverdi, Life on a String, authentique opéra chinois, ou La Vierge des douleurs imaginée avec le chef italien Rinaldo Alessandrini, ils sont autant de créations – objets, spectacles – dont la radicalité, l’énergie et le caractère inédit établirent la notoriété de l’artiste dans les plus grandes maisons de concert, de théâtre et d’opéra. Il y eut des résistances, parfois même des broncas, mais toujours les forces mystérieuses et réjouissantes engagées par l’artiste et ses troupes trouvèrent leur chemin et entraînèrent l’adhésion du public.
« Dans le travail de mise en scène, - j’ai toujours souhaité donner un corps à la musique à travers un théâtre spécifique. Un théâtre pictural dans la mesure où la peinture aide à faire comprendre les tensions des corps, un théâtre musical puisque la musique en fait toujours partie, y compris dans sa forme ultime, le silence… »
Depuis ses première productions, Ingrid von Wantoch Rekowski ne cesse donc de débusquer, de révéler, parfois même de créer la matière spécifique circulant entre la musique et la scène avec une prédilection pour la forme emblématique du madrigal et de ses déclinaisons : « C’est la puissance théâtrale par excellence : cinq voix (parfois plus mais jamais très nombreuses) qui ne valent que si elles se conjuguent et si elles trouvent leur force ensemble. Je travaille avec les corps comme avec les voix, à l’unisson ou en contrepoint, de sorte que le jeu de chaque corps donne et trouve du sens par rapport à l’ensemble. » Unisson ou contrepoint, aspiration à l’harmonie ou sursaut de l’individualisme, fusion amoureuse ou rébellion : c’est dans le joyeux chaos de l’entre deux qu’Ingrid von Wantoch Rekowski a planté sa tente et monté ses tréteaux, et le tragi-comique s’y invite à tous coups. C’est l’ultime signature des spectacles de l’artiste : malgré la gravité des sujets, la noblesse de la forme, la hauteur des textes, on y rit beaucoup et l’on sait que le rire est la voie royale de l’émotion.

Martine D. Mergeay (journaliste, La Libre Belgique, Diapason, Musiq’3)

Ingrid von Wantoch Rekowski, créatrice d’objets scéniques non identifiés

Son théâtre polymorphe et polyphonique, centré sur le corps et la voix, éloigné de la dramaturgie du texte et de la narration, s’aventurant du côté de l’opéra, de la performance ou de la vidéo, il cherche à révéler une « autre scène » à l’œuvre derrière les apparences humaines, entre les lignes d’une partition, sous la surface d’une image, au cœur des mythes et des récits. A partir de ces référents qui constituent autant une source imaginaire qu’un défi artistique – parce qu’ils relèvent a priori de l’irreprésentable, ou parce qu’il s’agit de chefs-d’œuvre a priori intouchables -, ses spectacles jouent de la transposition, du décalage, de la métamorphose pour créer, sur base d’improvisations, un théâtre tragicomique à la fois visuel et musical, élaboré dans son esthétique et ses significations mais économe dans ses moyens scéniques, et d’une attention passionnée autant qu’exigeante à l’égard de l’acteur, puisque tout repose essentiellement sur les interprètes, chœur de solistes travaillés au corps par des pulsions dépouillées de toute convention psychologique.

Isabelle Dumont (créatrice de spectacles et conférences scéniques, chercheuse curieuse), Article dans « Alternatives théâtrales », 2010

Archétypes, tableaux vivants et métamorphoses

La transposition se trouve au coeur de l’oeuvre d’Ingrid von Wantoch Rekowski. Avec sa Cie Lucilia Caesar, elle a mis en place dès son premier spectacle un langage singulier, composite où s’interpénètrent les logiques de la scène, de la musique et de la littérature. Nous assistons ici à la naissance d’un théâtre nouveau où le texte n’est plus fait de mots, de situations et de personnages, mais d’harmonies, d’images, de structures, où les corps des interprètes fusionnent en un être collectif, monstrueux, qu’animent les pulsions affectives et les fureurs de l’inconscient collectif.

Formellement, alors que s’imposent à première vue les références picturales, la dynamique spectaculaire emprunte aux formes musicales - fugue, variations, formes concertantes ou solistes - leur logique pour déboucher sur une polyphonie ambiguë qui voit les passions humaines dépouillées de leurs conventions psychologiques. L’oeuvre tord le cou aux images rassurantes, aux idées reçues comme aux conventions artistiques. L’invention prend le pas sur la citation, la fantaisie sur l’érudition, l’humour sur la représentation. L’iconographie prend un sens nouveau, pollué par l’incongruité du monde contemporain, où le vécu de l’interprète pervertit la froide pureté de l’emblématique.

Que ce soit avec un fidèle groupe d’acteurs ou avec des chanteurs d’opéra ou musiciens, Ingrid von Wantoch Rekowski invente des partitions non spécifiques, toujours mouvantes, incertaines, inclassables, work in progress dont la fragilité même charrie fascination et tension émotionnelle. C’est le processus plutôt que le plan, le travail plutôt que l’aboutissement, le rêve plutôt que la fixation, qui déterminent la lecture du spectateur et l’entraînent à explorer ses propres songes, en réveillant ses émotions et ses contradictions.

Jean-Marie Piemme (écrivain et dramaturge), Programme du Théâtre National Bruxelles en 2006